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lundi, juin 11, 2018

LE GRAND VIRAGE DE LA CONSTRUCTION

Rien ne bouge donc en apparence dans le monde feutré de l’horlogerie. Cependant, en observant attentivement les nouveautés des trois dernières années, il est possible de sentir comme un frémissement dans la notion même de conception. Dans l’esprit, les marques IWC, Piaget et Panerai se sont donné le mot et sortent simultanément leur nouveau calibre de chronographe, la complication «in house» la plus accessible. Il semblerait que différentes autres maisons, possédant déjà ce calibre de base dans leur patrimoine (Jaeger-LeCoultre et Maurice Lacroix), aient décidé d’innover véritablement au risque de se tromper.

Si les calibres spéciaux ne représentent encore qu’un outil de promotion à destination des médias, la démarche d’une recherche accrue dans le domaine des nouveaux modes de régulation et dans celui des composants d’avant-garde est faite. Ainsi, ces dernières années, pour faire face à la concurrence que représente Seiko dans le secteur de la recherche et du développement, les grandes entités comme Patek Philippe, Rolex, Breguet et Ulysse Nardin se sont mises en tête de travailler de nouveaux matériaux comme le silicium en vue de les intégrer au sein des calibres mécaniques. Si l’approche est louable, les résultats ne sont pas toujours à la hauteur de l’énergie dépensée. On sait aujourd’hui combien certaines avancées n’en étaient pas, et que le coût rapporté à l’amélioration réelle pèse lourd. Les ratés dans l’emploi de nouvelles technologies ne doivent pas faire perdre de vue que ce type de recherche est essentiel pour toujours ressourcer un métier naturellement enclin à s’enfermer sur la tradition.

Une chose semble évidente: les grandes entreprises tentent leur chance, chacune à leur niveau. De toute évidence, Richard Mille a poussé les marques à regarder du côté des nouveaux matériaux pour se rendre «glamour» sans se priver de ce qu’il faut de technicité.

Cela a incité Zenith à fabriquer un métal destiné à «upgrader» ses calibres El Primero vieillissants. Ce petit «lifting» à coup de Zenithium, s’il n’apporte rien sur le plan de la mécanique, est un bon coup marketing. D’autres utilisent le magnésium avec autant de succès, l’ARCAP (Urwerk), un métal léger issu du monde aéronautique, l’aluminium (Jaeger- LeCoultre), le titane dans tous ses grades (Hublot) et diverses bizarreries venues de l’espace comme la céramique (Chanel)... Face à ce catalogue, on finirait par croire qu’un mouvement mécanique n’est plus qu’une machine à faire du marketing.

On pourrait le croire si l’on considère la montre De Ville Hour Vision d’Omega d’un oeil distrait. Cependant, il ne faut pas s’y tromper; ce calibre de manufacture, précis et visible à travers la carrure en saphir, joue la carte d’une modernité pragmatique ayant pour objet d’offrir à son acquéreur à la fois ce qu’il faut d’esthétique et la sécurité d’un fonctionnement sur la longue durée. Ce mouvement original devrait pouvoir être un jalon dans l’histoire. Moderne dans sa construction, il possède néanmoins les traits de ceux dont on disait, il y a dix ans, qu’ils étaient faits à la main par des horlogers dédiés à leur art. La communication mettait alors l’accent sur la tradition par opposition à la modernité que représentait le quartz. L’attachement à des valeurs souvent archaïques a donné les éléments par lesquels les horlogers sont parvenus à surmonter leur angoisse à l’égard de la toute puissante technologie informatique. Seulement, cette défiance a souvent bridé leur créativité au point qu’ils se refusaient presque à exploiter l’outil informatique. Si l’innovation fut longtemps interdite dans les bureaux d’étude dirigés par des horlogers survivants de la grande crise des années 70-80, elle est, depuis le départ en retraite de ces gardiens d’une orthodoxie parfois pathologique, considérée comme un outil susceptible de faire échapper l’horlogerie classique à la crise que certains pourtant présentent comme imminente. Comme toujours chez les horlogers, la nuance se limite au réglage de la raquette de balancier. Un balancier que certaines enseignes ont doté de réglages dynamiques imposant à la montre de rentrer au Service Après Vente pour réglage, car il faut un outil spécial dont seuls les agents agréés disposent. La jeune génération, ayant soif d’exprimer son talent, fait actuellement un large usage d’ordinateurs surpuissants. Comme ces concepteurs d’un nouveau genre les maîtrisent comme personne et que ces «bécanes» bardées de quartz sont couplées à des machines-outils superprécises, on en arrive actuellement à des constructions ahurissantes de complexité que personne ne cherche plus à décrire tant la composition mécanique échappe à l’entendement humain.

Ainsi, la dernière Master Compressor Extreme Lab de Jaeger-LeCoultre, la future Monaco V4 de TAG Heuer, la RM 015 de Richard Mille, ou encore la nouvelle Ulysse Nardin avec l’échappement Dual Ulysse révisé, sont les représentantes actuelles d’une nouvelle génération de montres dont l’essentiel est moins la précision que l’effet produit sur les rétines des amateurs.

Seulement, et c’est le souhait de tous les professionnels conscients du risque que représente une fuite en avant faite sans discernement: il faut savoir regarder le passé et analyser les éléments qui ont précipité la chute de l’horlogerie en 1970 pour éviter de retomber dans les mêmes pièges. L’engouement actuel pour la cosmétique des mouvements et des habillages et les recherches sur les matériaux ressemblent étrangement aux travaux menés par Tissot avec l’Idea 2000, la montre en plastique et en fibre de verre conçue à la fin des années 70.

Avec un peu de paranoïa et ce qu’il faut de lucidité, il est possible de se demander si l’attitude des concepteurs actuels à l’égard de la technologie n’est pas la même que celle qu’avaient les marques dans les années 70. Cette question est d’autant plus d’actualité que cette petite révolution de l’image intervient au moment même où une autre révolution – silencieuse celle-ci – impose lentement une technologie qui, tout en pouvant être associée à des complications recherchées, prend le meilleur des technologies du quartz et de la mécanique pour en créer une troisième, infiniment meilleure... Et, si l’on n’y prend pas garde, dans trente ans, les spécialistes de l’horlogerie commenceront peut-être leurs articles ainsi: Il était une fois en 1969, puis une seconde en 2009... ■

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Posted by Ulysse Nardin Montre at 2:10 PM
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